La Danse Corps et Graphies - Roméo et Juliette… Chorégraphies : Serge Lifar -Deuxième variation

Scène
Liane Daydé, Juliette, Michel Renault, Roméo, et Serge Lifar, Frère Laurent, in Roméo et Juliette
Chorégraphie : Serge Lifar ; Musique : Serge Prokofiev ; Décor : Georges Wakhévitch. - Opéra de Paris, 1955
(Photographie : Lipnitzki)

Symphonie [néo]Classique… Drame dansé

"Roméo et Juliette est entré à l'Opéra : Serge Lifar en a fait une suite de tableaux".

Ainsi Nicole Hirsch intitulait sa chronique de la création du ballet, [in France-Soir, le 30 décembre 1956](1).

Acte Ier… De la ville à la cellule de Frère Lorenzo

Serge Lifar régla en 1951 au Conservatoire russe Serge Rachmaninof un Pas de deux pour Nina Vyroubova sur la musique de Prokofiev, et qu'il dansa avec elle.

C'est là sa première ébauche d'un [troisième] Roméo et Juliette, sur une partition dansée pour la première fois en 1940 au Théâtre Bolchoï, dans la chorégraphie de Lavrovski : une "esquisse qu'il développa bientôt…

Roméo et Juliette
Serge Lifar, Roméo, et Nina Vyroubova, Juliette…

Entretien…
Le 27 novembre 1955, Antoine Goléa, dans L'Express, annonce les représentations prochaines du Roméo et Juliette par Serge Lifar sur la musique de Prokofiev. Le chorégraphe explique ses "choix"…

A L'OPERA A LA FIN DE L'ANNEE
ROMEO ET JULIETTE

C'est maintenant décidé : le Roméo et Juliette, le ballet de Prokofiev, sera présenté à l'Opéra à la veille de Noël, le 21 décembre prochain.

Des bruits nombreux et contradictoires ont circulé sur les différences de conception qui auraient opposé, à propos de cette création, Serge Lifar, chorégraphe du ballet, et Jacques Ibert, nouvel administrateur de la réunion des théâtres lyriques nationaux.

- Il est exact, nous dit Lifar, que M. Ibert ne voulait pas, tout d'abord, que le ballet fût présenté chez nous avec certaines coupures qui me semblaient indispensables. Mais, à la suite d'informations, puisées en U.R.S.S. même, M. Ibert a donné son accord à la présentation de l'œuvre telle que je l'avais envisagée.

- Mais, sur quoi portait le désaccord initial ?

- Le ballet devait durer une soirée entière.

Ici, un petit historique est nécessaire. Immédiatement après son retour en U.R.S.S., en 1934, Prokofiev a composé deux suites d'orchestre, inspirées de ses réflexions sur la tragédie de Shakespeare, mais qui, primitivement, n'étaient pas destinées à former la musique d'un ballet.

C'est Lavrovski, metteur en scène du théâtre de Moscou, qui a- demandé à Prokofiev de songer à un ballet qui, conformément à la tradition russe, remplirait à lui seul toute une soirée. Prokofiev s'exécuta. A ses deux suites d'orchestre initiales, il ajouta un mouvement de sa Symphonie classique", la gavotte et de multiples danses d'inspiration folklorique.

- Et ce sont ces ajouts que vous avez supprimés ?

- Pas tous. J'ai conservé la gavotte ainsi que la musique que Prokofiev a composée pour le début de l'œuvre. J'ai ramené celle-ci à l'essentiel, ce qui constitue quand même un grand ballet en deux actes, d'une durée totale de cent minutes environ.

- Les décors ?

- Sont de Wakhévitch, qui a bien voulu se servir de la conception première que je lui ai soumise : celle d'un décor unique comportant trois plans.(2)

Je serai moi-même Lorenzo(3). C'est un personnage dramatiquement très important, car c'est lui qui se trouve à la source de la catastrophe qui conduit les amants de Vérone à la mort.

- La chorégraphie ?

- Purement classique, avec des rappels discrets du style général de la Renaissance. Renault sera Roméo, Daydé et Vyroubova tour à tour Juliette,. Bari et Franchetti seront Mercutio et Tybalt.

Antoine Goléa : L'Express - 27 novembre 1955

Dans la revue Arts de la semaine du 4 au 10 janvier 1956, Serge Lifar présente sa "dernière création" :de la genèse à la réalisation, il explique ses "actes" sur la musique, expose les "tableaux" de sa mise en scène, "compose" les pas de sa chorégraphie et "convoque" ses interprètes…

MA DERNIERE CREATION
ROMEO ET JULIETTE
Par Serge Lifar

DANS l'histoire de la danse et de la Chorégraphie, Giselle reste l'exemple de l'apothéose du ballet romantique. Son lyrisme dramatique, sa technique linéaire, son style ont permis aux danseurs de se manifester intégralement ; il permettait surtout l'extériorisation du sentiment intérieur, malgré une partition musicale faible. Ce ballet est devenu le plus cher a toutes les grandes danseuses de la deuxième moitié du XIXe siècle à nos jours. Je ne me trompe pas en affirmant que le ballet Roméo et Juliette de Prokofiev occupera dans le monde artistique la même grande et importante place que celui de Giselle.

Roméo et Juliette a été créé à Leningrad en 1940, et aujourd'hui en 1955 cette œuvre est jouée dans le monde entier.

Pour les danseurs, cette matière lyrique et dramatique suppose une préparation non seulement technique mais aussi et peut-être davantage psychologique. En effet, ce ballet très complexe et à la fois très simple met en jeu les beautés et les faiblesses du cœur. J'ai donné ce ballet en 1951, avec Mlle Vyroubova, à la Salle Pleyel au cours d'un gala en l'honneur de Prokofiev. Depuis cette date, je voulais monter cet ouvrage à l'Opéra. Après l'accord du Comité de Lecture auprès de qui MM. Lehmann et Bondeville l'avaient présenté, en 1953, je commençais en janvier 1955, la composition de cette chorégraphie avec Mlle Vyroubova, MM. Renault, Bozzoni et Algaroff.

Au mois de juillet, toute l'œuvre était achevée : décore, partition musicale, chorégraphie.

J'ai remanié la partition de ce ballet qui, de trois actes et dix tableaux d'une durée de trois heures se trouve ramenée a deux actes et dix épisodes et ne dure que la moitié.

La mise en scène est devenue réalisable grâce à ma conception du plateau unique. Georges Wakhévitch a brossé les maquettes de ce décor stylisé en reliefs. Quant aux costumes, qui sont superbes, à mon avis, le peintre s'est trop inspiré de l'époque Renaissance.

Dans ma chorégraphie, j'ai voulu unir et faire revivre Giotto, Fra Angelico, Carpaccio, Botticelli, trouver l'expression plastique de Frère Lorenzo, incarnation mystique, sans tomber jamais dans le naturalisme religieux ou la pantomime excessive.

Prokofiev a commencé cet ouvrage en 1935 en retournant en Russie, d'abord en écrivant une suite symphonique qui deviendra plus tard le troisième acte, de la même manière que la célèbre Ouverture du même nom de Tchaïkovsky.

L'inégalité de l'écriture provient du fait certainement que cet ouvrage fut un ouvrage d'assemblage. Il ne fut pas conçu à l'origine dans son intégralité. La faiblesse de la présentation venait de ce que les changements de décors trop nombreux interrompaient de façon fréquente l'action même du ballet.

L'accord que j'ai obtenu des héritiers et des éditeurs m'a permis d'éviter ces inconvénients ou d'adapter la partition aux nécessités du drame.

Je pense n'avoir pas trahi l'auteur. Quel admirable morceau que cette Sérénade aux mandolines. Quelle admirable page que cette Symphonie Classique qui restera partie importante du ballet et deviendra Le Bal chez les Capulets.

Certains musiciens me reprochent d'avoir introduit ce morceau célèbre dans la partition, mais c'est le compositeur lui-même qui reproduit sa gavotte.

Le point culminant et inspiré de ce "Poème musical est le deuxième acte (à l'origine le troisième), acte de la mort dans lequel thématique, tonalité dramatique, dissonance des accords trouvent leur expression suprême et émotionnelle. Il restera un chef-d'œuvre de ce très grand créateur.

Voilà pourquoi je pense que présenter ce ballet à l'Opéra a été une heureuse trouvaille. Ce ballet, comme celui de Giselle sera toujours aimé par les danseuses et les danseurs ainsi que par le public la danse aura contribué à donner une vie durable à cette œuvre magnifique.

Ma chorégraphie est simple, aux lignes prolongées et ondulées. Arabesques dans toutes ses formes, celle de Taglioni, de Pavlova Ou la mienne "néoclassique".

Mes héros auxquels j'ai confié ces rôles : Juliette, Daydé, Roméo, Renault sont pleins d'émotion, de tendresse, de virtuosité, Paris sera Andréani dont l'élévation s'épanouit à la verticale". Les duels montreront l'habileté de nos danseurs (Bozzoni-Bari). Les personnages vivants, la mère, le père et la nourrice seront respectivement incarnés par Thalia, Blanc et Dynalix.

Mercredi' 28 décembre, le rideau s'est levé sur cette création et mon but sera atteint si les artistes éprouvent de la joie en dansant et trouvent ainsi la récompense de longs et arides efforts. Ils donnent l'illusion de la légèreté par leur corps, leurs lignes et leurs pas, leur émotion insufflera vie aux héros qu'ils traduisent.

Puisse une communion féconde s'établir entre le public et ceux qui vont s'efforcer de le conquérir, et par cet acte de la métamorphose se confondre avec lui.

Par Serge Lifar, in Arts - 4 au 10 janvier 1956

Roméo et Juliette
Michel Renault et Liane Daydé

Acte II… Du balcon aux tons beaux

Après la Première, qui eut lieu finalement le 28 décembre, Antoine Goléa - in L'Express - applaudit la musique et le ballet…

A L'OPERA

ROMEO ET JULIETTE

EN montant "Roméo et Juliette", l'Opéra a fait entrer à son répertoire un des chefs-d’œuvre de la musique de ballet de notre temps. Après Tchaïkovsky, Delibes, Stravinsky et sans doute Auric, Prokofiev est un des rares compositeurs qui aient su composer pour la danse des œuvres parfaitement adaptées à leur objet, mais dont la substance musicale est assez dense pour exister à elle seule.

On retrouve dans la musique de "Roméo et Juliette", tout ce qui fait l'originalité de Prokofiev : ses harmonies caractéristiques, ses rythmes et cette sorte de lumière tendre et pudique de la ligne mélodique, ce côté cristallin qui cache, sans la dérober, la sensibilité la plus vive.

Cette œuvre date de la période où Prokofiev était déjà retourné dans sa patrie. Prétendre qu'elle serait, de ce fait, "différente" des œuvres de la période "internationale" du compositeur serait faire preuve de surdité ou de mauvaise foi.

Lifar créateur

Lifar a construit son ballet avec clarté, suivant, dans ses dix épisodes, la trame de Shakespeare avec une fidélité absolue. La note Individuelle qu'il a su donner aux personnages est aussi pertinente que fouillée ; dans la chorégraphie russe, que nous avons pu voir récemment à Paris grâce au film(4), seule Juliette a une véritable existence, et un peu Tybalt et Mercutio. Roméo et Paris, réduits au rôle de figurants expressifs, reçoivent ici une extraordinaire épaisseur humaine.

Le déroulement du drame est d'autre part favorisé par le beau décor de Wakhévitch, avec ses trois plans permanents et essentiels - ville, chambre de Juliette, cellule du frère Laurent - qui permettent un enchaînement sans rupture des différents épisodes de l'action.

Sur le plan collectif, on peut regretter un certain parti pris de Lifar pour les ensembles surtout décoratifs, du type des tableaux vivants (fort beaux d'ailleurs, mais, d'où le véritable mouvement est souvent absent. Un souci de stylisation parfois excessive fait que certaines scènes "démarrent" assez lentement. C'est pourquoi la deuxième partie, à partir du bannissement de Roméo, qui comporte surtout des scènes individuelles, est en général supérieure à la première.

Les interprètes principaux sont admirables. Daydé est adorable, espiègle et émouvante tour à tour, Juliette d'enluminure et Juliette vivante et souffrante en même temps. Renault est prodigieux par la diversité de ses dons techniques et expressifs. Le Paris d'Andréani est merveilleux d'intensité et de vérité humaine. En frère Laurent, Lifar lui-même a fait une composition superbe : on dirait un moine de Giotto dans ses extases d'adoration, et un homme de la Renaissance dans ses moments de compréhension de la vérité essentielle de la passion des âmes et des corps.

Tous les interprètes, les hommes surtout, portent splendidement les magnifiques costumes de Wakhévitch, qui a récolté, ainsi que Robert Blot au pupitre, sa juste part de lauriers.

Antoine Goléa : L'Express - 30 décembre 1955

Le Figaro du 31 décembre 1955 salue le ballet en images…

ROMEO ET JULIETTE, DE PROKOFIEFF ET SERGE LIFAR, A L'OPERA

Roméo et Juliette, le sixième ballet de Prokofieff, fut composé en 1934-1935, presque en même temps que le deuxième Concerto-pour violon et orchestre. Le grand musicien russe venait de rentrer définitivement dans son pays.

L'Opéra présente, cette semaine, "Roméo et Juliette" dans une chorégraphie de Serge Lifar qui, n'ayant pas à tenir compte des impératifs socialistes et réalistes imposés à son confrère soviétique, Lavrovski, s'est efforcé d'être aussi fidèle que possible à l'esprit shakespearien et de donner à la danse pure la première place.

Liane Daydé (Juliette), Michel Renault (Roméo), Serge Lifar (Frère Laurent), Andréani (Pâris), Bozzoni (Tybalt), Raoul Bari (Mercutio), Paulette Dynalix (la Nourrice) seront les principaux interprètes de ce ballet dont les décors ont été demandés à Georges Wakhévitch.

Voici quelques images dont les légendes ont été empruntées à Shakespeare (traduction de Pierre Jean Jouve et Georges Pitoeff).

La rencontre

Le mariage

La haine de Tybalt

La mort

La scène du balcon

Reportage photographique : Lipnitzki
Le Figaro - 31 décembre 1955

Au début de janvier 1956, dans la revue Arts - en un article faisant suite à une "présentation" par Serge Lifar [reproduite dans une partie précédente sur cette même page] -, Jacques Bourgeois salue le chorégraphe…

LE TRIOMPHE DU THÉATRE CHORÉGRAPHIQUE

EN dehors des extraits parus dans le film russe Le Grand Concert(5), il est vraisemblable que nous ne connaîtrons jamais en Europe Occidentale le Roméo et Juliette de Prokofiev sous sa forme intégrale de ballet "longue durée. Il ne nous est donc pas permis de juger si Serge Lifar a eu raison ou tort de réduire cette œuvre d'une soirée entière aux dimensions raisonnables d'un grand ballet d'une heure et demie.

Nous crierons d'autant moins au sacrilège que la partition de Prokofiev contient de grandes beautés ô côté de certaines facilités où passent des réminiscences d'œuvres antérieures (parmi lesquelles la Symphonie Classique). Nous ferons confiance au chorégraphe en admettant d'emblée que les coupures qu'il a effectuées concernent les passages les plus faibles d'une musique dont la qualité essentielle n'est pas l'unité de conception. Parfaitement défendue sous la direction de Robert Blot, cette partition révéla pourtant quelques sommets qui comptent parmi les plus belles pages composées pour la danse. Tel cet admirable adage du premier acte (qui correspond à la scène du balcon dans la pièce) d'un lyrisme passionné, sur lequel Lifar ne pouvait 'que réussir un des plus beaux pas de deux de sa carrière de chorégraphe.

Dans l'ensemble il s'agit d'Un très beau spectacle qui rappelle les magnifiques fresques dansées de Serge Lifar entre les années 1930 et 1949. Sans déployer l'imagination toujours renouvelée d'un Balanchine pour visualiser la musique, Lifar poursuit manifestement un autre but. Dès qu'il s'agit de mettre en scène chorégraphiquement un sujet dramatique, sa supériorité apparaît incontestable. Comme il sait bien resserrer une action, la transposer clairement sous forme d'évolutions plastiques, créer une continuité dansante où le mime se confond avec la variation, comme le récitatif avec l'air, dans l'opéra moderne ! Promoteur d'un théâtre chorégraphique avec des œuvres comme Alexandre le Grand, David Triomphant, Phèdre, Serge Lifar s'est tourné vers d'autres esthétiques où ses qualités propres ont moins bien servi.

Réjouissons-nous de ce retour à des tendances où son talent n'a pas de rival.

Certes cette conception de théâtre dansant peut se heurter à des limitations dont il n'est pas le maitre.

A côté des qualités techniques du danseur, il lui faut trouver chez ses interprètes une présence dramatique suffisamment convaincante. C'est par là, surtout, qu'il triompha jadis quand il composait des œuvres pour les interpréter lui-même. Sur scène aujourd'hui, dans Roméo et Juliette, c'est bien là ce qui manque. Ni Michel Renault, ni Liane Daydé, merveilleux danseurs tous les deux, n'ont ce qu'il faut pour incarner deux des personnages les plus marquants du théâtre dramatique de tous les temps…

Pourtant, quand on veut bien penser qu'au théâtre les acteurs suffisamment talentueux pour être Juliette et Roméo n'y arrivent parfaitement qu'au moment où leur maturité physique commence à le leur interdire, on excusera ces gentils jeunes gens de nous en présenter une image qui n'est que vraisemblable.

Contrairement aux deux principaux protagonistes, c'est peut-être Raoul Bari, dans Mercutio, qui évoque précisément le personnage de Shakespeare par sa vivacité nonchalante et son esprit.

Andréani, à qui Lifar a confié de nombreuses variations étourdissantes, donne au comte Paris un relief dont on ne peut que le féliciter sur le plan chorégraphique, mais qui surprend dans le cadre de l'action.

Certes, on pourra trouver absurde d'introduire le point de vue du critique dramatique quand il s'agit d'un ballet. Mais la réussite même de la conception lifarienne nous pousse à cette sévérité. Nous dirons même que Lifar, metteur en scène de ballet, a réussi ce qu'aucun metteur en scène de théâtre n'a jamais pu réaliser donner une continuité d'action absolue au drame shakespearien, Ici les épisodes s'enchaînent au lieu de se succéder et la virtuosité de ces enchaînements est telle qu'aniserait Pour la première fois l'unité essentielle de l'œuvre.

Deux décors de Wakhévitch partagent en deux actes cette conception scénique. Il y a la ville de Vérone mi-intérieure, mi-extérieure, qui encadre l'action jusqu'au combat de rues où se décide le sort malheureux des deux époux. A partir de là, l'irréparable est accompli : Roméo a tué Tybalt. Tout espoir de réconciliation entre les deux familles est impossible. Le tombeau servira de cadre à toute la seconde' partie. Dans ce double décor ingénieusement exploité, l'arbitraire n'est pas toujours exclu et aboutit quelquefois à un insolite étranger au sujet. Mais l'action chorégraphique, ménageant soli et ensembles en des alternances bien réglées, est menée avec tellement de brio qu'en définitive l'œuvre triomphe de ces détails.

Voilà sans doute le plus grand spectacle de danse monté à l'Opéra de Paris depuis la guerre.

Jacques Bourgeois : Arts - 4 au 10 janvier 1956

Les bravos - de François Guillot de Rode - sont plus "réservés" dans Le Figaro du 7 janvier 1956…

LE BALLET ROMEO ET JULIETTE,
S'IL EUT ETE PLUS COURT, LA CHOREGRAPHIE DE LIFAR Y EUT ENCORE GAGNE

Scènes
"que d'étincelantes variation, que de prouesses, que de brillant, de légèreté, de finesse", parmi les protagonistes ! Et, parmi eux, se distingue d'abord Michel Renault (on le reconnaît sur nos trois clichés), "Roméo plein de fougue, d'élégance, de passion" qui se joue des plus grandes difficultés techniques. Auprès de lui, Liane Daydé (notre photo de gauche), "si délicate aussi bien dans ses variations que dans ses adages tendres et rêveurs", est une ravissante Juliette. Mais Max Bozzoni (le premier à gauche sur la photo du milieu) est un Tybalt plein de caractère et Jean-Paul Andréani (en blanc) est le "digne rival de Roméo".

Photos : Lipnitzki

C'est cette semaine que l'Opéra de Paris présentait une œuvre attendue depuis près de six mois, et dont l'inscription au répertoire de notre Académie nationale salue enfin l'un des plus grands parmi les compositeurs de cette première moitié du siècle : Serge Prokofieff. Il était assez injuste, en effet, que, dans un lieu où se doivent -pourtant retrouver les meilleurs, rien — sauf une tentative, oubliée depuis plus de vingt ans — n'ait signalé l'existence ou sauvée la mémoire d'un auteur, qui, en 1925, avait largement déjà témoigné de la puissance de son génie.

Aussi, par ce seul geste, l'Opéra a déjà raison : les quelques réticences que nous pourrons avoir devant cet opus 64 ne nous ôtent en rien l'envie d'applaudir à ce choix, encore concernent-elles plutôt la musique dans son rapport à la danse.

N'ayant eu entre les mains ni la partition ni le découpage du Roméo et Juliette en quatre actes que Shakespeare avait inspiré à Prokofieff et Lavrovski, il nous est donc impossible de mesurer et juger les modifications que comporte la nouvelle version établie par Serge Lifar et selon laquelle il a composé ce ballet pour l'Opéra. L'œuvre, chez nous, a "deux actes et dix tableaux ; Elle dure près d'une heure et demie ; le but principal de Lifar, croyons-nous, fut d'élaguer en cherchant à resserrer une composition dont il craignait la longueur.

Que ne l'a-t-il crainte davantage encore et ne s'est-il montré plus ferme et sévère dans son propos de ne nous offrir que le plus substantiel et le plus nouveau de son auteur !

Cela nous eût épargné quelques redites-ou interpolations malheureuses, dont le plus typique exemple nous paraît ces variations sur la Symphonie Classique dont la facture, le style, l'esprit n'ont que faire dans Roméo et qui nous font à peu près l'impardonnable effet d'entendre tout à coup les stances du Cid dans Horace. Cela - ce cruel, ce bienfaisant émondage - nous eût peut-être donné un drame plus uni, plus intense, où quelques lenteurs eussent davantage été inaperçues, repos qu'elles seraient demeurées entre ces beaux, ces grands, ces magnifiques moments qui nous viennent soudain réveiller et nous parfaire d'enthousiasme. Car trop souvent la musique s'enroule sur elle-même, fuit vers la symphonie pure, ton lyrique, autonome poésie que la scène a du mal à épouser, le drame dansé de la peine à saisir. Et, plutôt qu'aussi un opéra muet, on eut eu, plus continûment, un ballet.

Or ce sont bien ces deux pôles que nous offre cette nouvelle œuvre de Serge Lifar, qui s'y montre autant metteur en scène que chorégraphe, et au point que le premier vient parfois gêner le second. Et ces moments statiques, ce ne sont pas seulement ceux où la danse reste désemparée devant une musique devenue trop spécifiquement seule héraut de l'émotion. Pourquoi donc, quand la partition ne l'excuse pas, le ballet nous parait-il prendre si peu son essor, sinon parce que c'est essentiellement un décor d'opéra et non de ballet que George Wakhévitch a construit ?—Comment Lifar n'a-t-il pas relevé cette erreur fonctionnelle : avoir, pour toute la durée de l'œuvre, barré la scène de deux plans superposés, et, par là,. brisé d'avance les évolutions du corps de ballet ? ,Comment n'a-t-il pas senti que les heureux effets chorégraphiques qu'il en pourrait tirer verraient leur intérêt s'user bien vite et ne valaient pas la perte quasi totale d'une chorégraphie pour les ensembles dont, de surcroît, toute la partie féminine se trouvait limitée dans ses mouvements par le style des robes. Cela était autrement grave que le côté assez glacial d'une Vérone trop durement stylisée, mais que compensaient les étincelantes chaleurs des costumes. Une telle construction informe, en effet, la mise en scène, ordonne un style de composition, invite, incite à s'attacher davantage à la place des personnages qu'à leur déplacement, à la plastique qu'à la dynamique, à la force du tableau plus qu'à celle de la danse.

Dès lors, le risque que court le ballet, et Lifar n'a pu y échapper toujours, c'est d'être l'illustration d'un drame, au lieu d'être l'exposition du drame lui-même. Le spectateur devient plutôt lecteur et assiste au commentaire d'une histoire qu'il connaît, au lieu de la revivre, bien qu'il la connaisse.

Sans doute l'intelligence de cette mise en scène éclate, certains de ces tableaux sont saisissants, et le ballet, sachant s'accommoder de telles difficultés, sait soudain jaillir avec puissance devant nous. Cela, Roméo et Juliette nous le prouve d'abondance, aussi bien par cette ponctuation que, de leurs niches superposées, à l'avant-scène, pages, gardes, moines font de l'action que par cet extraordinaire finale du premier acte, après les duels; ou par cette si tendrement poétique danse de jeunes filles autour de Juliette, au second acte. Mais le plus souvent le corps de ballet restera un décor mouvant sur lequel viennent se détacher les protagonistes. Il est vrai qu'avec eux nous serons gâtés. Lifar n'a pas craint les morceaux de bravoure. Que d'étincelantes variations, que de prouesses, que de brillant, de légèreté, de finesse ! Ici c'est Michel Renault, Roméo plein de fougue, d'élégance, de passion, qui tient avec une rare puissance un rôle écrasant où ne lui sont épargnées aucunes difficultés techniques. Là c'est Liane Daydé, point assez progressive dans son personnage, peut-être, mais si délicate aussi bien dans ses variations que dans les adages tendres et rêveurs. C'est Jean-Paul Andréani, digne rival de Roméo. C'est Max Bozzoni, Tybalt plein de caractère. C'est Raoul Bari, aérien Mercutio c'est avec lui, Franchetti, dans tel pas des masques". C'est, démontrée à travers une écriture très "classique", l'excellence de nos _ étoiles masculines.

Fragments éblouissants, choc des duels, étranges beautés des "masques", inquiétudes d'une sérénade, douceurs des purs adages font que Roméo et Juliette, ballet, aurait pu être chef-d’œuvre. Il ne l'est pas. A l'instar du frère Laurent qu'incarne Lifar, et qui attire et repousse notre mysticisme, le mythe n'y trouve qu'un essor inégal : de grands pans de cette fresque échappent à notre émotion. C'est une œuvre cependant, et qui veut et notre respect, et notre admiration : suffisamment de richesses y demeurent. On ne peut que louer l'Opéra de nous l'avoir donnée, et Robert Blot et l'orchestre d'avoir su si bien la justifier.

François Guillot de Rode : Le Figaro - 7 janvier 1956

1. Si l'auteur de l'article est bien identifié dans le dossier "coupures de presse" rassemblées à la Bibliothèque Musée de l'Opéra [de Paris], le nom du journal n'est pas indiqué et on ne peut alors que le supposer - par rapport aux activités de la rédactrice -...

2. Les critiques ont beaucoup écrit de ces décors [et costumes] de Wakhévitch.

Olivier Merlin, in Le Monde du 30 décembre 1955, nota dans son article intitulé "Le Roméo et Juliette de Prokofiev à l'Opéra" : "Malheureusement, l'excellent décorateur n'a créé que peu de chaleur en stylisant Vérone comme une épure d'architecte".

Claude Baignères, in Le Figaro du 31 décembre 1955-1er janvier 1956, dans un feuillet sobrement intitulé "À l'Opéra : Roméo et Juliette", écrivit : "peut-être [Wakhévitch] a-t-il eu le tort de réserver toutes ses couleurs aux costumes pour l'étendre qu'un crépis lépreux sur les enchevêtrements nus de murs et d'escaliers qui se profilent sur un ciel terne".

3. Dans son article intitulé "À l'Opéra : Roméo et Juliette de Prokofiev", in La Croix du 6 janvier 1956, Marie Brillant décrit ainsi le personnage en scène : "Ce Fra Lorenzo, curieux et oisif moine quant à la danse, apparaît en chevelure argentée, en robe immaculée, en chaussettes violacées".

4. Il s'agit d'un film produit et réalisé en 1954, en URSS, par Lev Arnchtam et Leonid Lavrovsky - chorégraphe - et intitulé Romeo i Dzuletta, sortie en France le 21 décembre 1955, sous le titre Roméo et Juliette
Cliquez sur "suivant" pour visionner un extrait sous le "rideau" de l'affiche.

Affiche


Galina Oulanova, Juliette, et Youri zhdanov, Roméo

5. Il s'agit d'un film produit et réalisé en 1951, en URSS, par Vera Stroyeva, et intitulé Bolshoy kontsert, "transformé" en Le Grand Concert pour les écrans français. L'histoire du Théâtre du Bolchoï de Moscou est illustrée par des extraits de quelques productions, dont le ballet Roméo et Juliette… Y figurent Galina Oulanova, Ivan Kozlovsky, Maksim Mikhaylov notamment.

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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