La Danse Corps et Graphies - Roméo et Juliette… Chorégraphies : Serge Lifar -Première Variation

En trois variations, le thème des amours de Roméo et Juliette marqua la carrière de Serge Lifar, Danseur, chorégraphe, des débuts à l'apogée, des Ballets Russes à l'Opéra de Paris.

Sa première rencontre avec Roméo et Juliette fut pittoresque et anecdotique : il avait été choisi pour interpréter le rôle titre masculin dans Romeo and Juliet, Répétition sans décor - Ou "sang des corps" chorégraphié par Bronislava Nijinska pour la saison de 1926 des Ballets Russes de Serge Diaghilev… Une œuvre "mineure", dont, au-delà du scandale surréaliste de la Première que retint l’histoire de la danse, le public garda le souvenir du jeune danseur qui remporta un vif succès. Cette "répétition" fut une approche effleurée de la dense tragédie de Shakespeare qui inspira [en]suite les danses de Serge Lifar - à deux reprises -…

Pas de Deux
Ludmilla Tchérina et Serge Lifar répètent Roméo et Juliette en 1942
(Photographie : S. Lido)

Ouverture [Fantaisie]… Pas de Deux

Au printemps [1942] eut lieu la représentation de Roméo et Juliette de Tchaïkovsky. Rarement la salle Pleyel avait connu un succès semblable à celui qui fut fait à Ludmilla Tchérina : à peine âgée de quinze ans, cette merveilleuse enfant-artiste, si douée, remportait son premier triomphe.

Serge Lifar : Ma Vie, deuxième partie, chapitre VI, "Avant La Descente aux Enfers"

Premiers battements du cœur de Romeo… le rôle principal sous la direction de Bronislava Nijinska avait révélé au jeune danseur "Successeur de Nijinsky" - ainsi qu'il s'en souvient dans la première partie de Ma Vie, au chapitre VI -, une partenaire idéale en Tamara [Juliett] Karsavina.

Premiers élans adolescents : …Romeo [Serge Lifar] s'avance vers Juliet [Tamara Karsavina] légèrement en diagonale, puis il s'enfuit avec elle en avion - en la soulevant par-dessus sa tête -.

"Première arabesque"… Le danseur "grandit" et son goût profond pour l’expression dramatique s'affirme… Chorégraphe, il met l'accent sur la danse masculine, et explore ses diverses possibilités. C'est à l'Opéra de Paris, dans les années trente, qu'il [re]connaît le charme "particulier" de la danse féminine et l'accord des deux genres dans le Pas de Deux. Il ouvre alors un cours d'Adage et exploite les possibilités du style néo-classique. Dès lors, il travaille les adages - qui demeurent sans doute les moments les plus accomplis de ses œuvres -,… Et c'est en sorte de Pas de Deux qu'il règle son premier Roméo et Juliette - créé le 14 juin 1942, salle Pleyel -. Il développe les pas sur l’Ouverture-fantaisie de Piotr Ilitch Tchaïkovsky : la partition représente chacun des moments essentiels du drame shakespearien et "jouent" au chorégraphe un ballet d'action dépouillé des détails mimiques "grâces ornementales". Les personnages secondaires figurent pour les jeux de scène et combats, et les amants portent leur sentiment, leur ferveur, leur destin… Seuls en scène alors

Roméo… Choréauteur - corps et auteur

Le 13 juin 1942, in Comeodia :
"La danse, en fin de cette saison semble suivre en animation la montée du thermomètre. Trois galas sont annoncés chez Pleyel. Le premier, mardi prochain, avec le grand nom et le grand art de Serge Lifar, qui interprétera, avec le concours de la délicieuse Ludmila Tchérina, un ballet en quatre épisodes tiré du Roméo et Juliette mis en musique par Tchaïkovsky.

Dans un numéro précédent, publié le 16 mai 1942, le choréauteur - et interprète - avait présenté son Roméo et Juliette.

AVANT LA CREATION DE "ROMEO ET JULIETTE" PAR SERGE LIFAR

Il nous arrive parfois de nous inspirer d'un drame, d'une tragédie, mais nous ne pouvons lui emprunter que son action ou, pour être plus précis, la quintessence de l'action, réduite au strict minimum de détails expressifs. En conséquence je me suis permis de prendre certaines libertés à l'égard du texte de Shakespeare en composant ma dernière création, "Roméo et Juliette", que je vais présenter prochainement.

Mon ballet ne comprend que deux personnages - Roméo et Juliette. Le seul, le vrai thème, le thème éternel du drame de Shakespeare c'est l'amour des deux héros ; les autres personnages ne sont que des accessoires de l'action, des décors de l'émotion, fastes ou néfastes. Je les ai donc réunis en deux groupes impersonnels, sortes de pôles d'attraction entre lesquels se meuvent les amants ; ils n'interviennent que pour faire rebondir l'action du ballet et servent parfois de décor animé. Cette opposition entre deux groupes distincts, les héros d'une part, les comparses d'autre part, m'a été suggérée en partie par l'ouverture de Tchaïkovsky, pour "Roméo et Juliette", que j'ai utilisée.

L'action du ballet constitue un raccourci, ou plutôt une perspective du drame de Shakespeare ; elle se réduit à quatre épisodes qui se suivent sans interruption. Le premier représente la rencontre des deux héros chez Capulet ; la danse adopte une plastique grave, pleine de ferveur amoureuse, ici quasi religieuse, comme les premières paroles qu'ils échangent.

Au second tableau, Roméo se bat en duel avec Tybald ; au troisième tableau c'est la scène du balcon, et le dernier tableau évoque la mort des deux amants.

On sait combien je suis partisan de la convention en matière de théâtre, et surtout en matière de ballet. Cette convention m'a permis d'imaginer divers procédés qui ne relèvent que du théâtre pur. C'est ainsi qu'au second tableau, Tybald ne paraît pas en scène : le duel est traduit "chorégraphiquement" au moyen d'une "variation" de Roméo combattant un adversaire invisible. Au quatrième tableau, après que Juliette se fut tuée, les deux amants se relèvent et dansent leur mort. Les deux héros ne meurent pas de façon naturaliste, comme dans un drame ; leur mort se traduit par la danse : en effet, mon art ne doit pas renoncer à ses propres moyens d'expression à l'instant même où l'action atteint au paroxysme.

J'ai réglé le ballet sur une ouverture de Tchaïkovsky, trop peu connue ici - "Roméo et Juliette". L'état d'esprit et le plan général de cette ouverture répondent exactement à l'idée que je me fais du drame de Shakespeare : on y retrouve cette atmosphère de drame, de gravité amoureuse, où doivent évoluer les deux amants.

En composant mon ballet, je n'ai voulu à aucun moment me contenter d'illustrer par la danse une pièce symphonique de Tchaïkovsky. L'ouverture de "Roméo et Juliette" n'est pas pour moi un point de départ, mais un aboutissement. La danse utilise à son profit le texte musical, au lieu de l'épouser rigoureusement __ de cette façon le thème des épées servira d'accompagnement, tour à tour, au duel de Roméo, à sa sérénade sous le balcon de Juliette et à son désespoir, tandis que certains choréauteurs, désireux seulement d'illustrer la musique par leurs danses, auraient sans doute réglé les mêmes pas ou du moins des visions identiques pour chaque exposition du thème, à l'orchestre.

Le rôle de Juliette sera interprété par une jeune danseuse que le public ne connait pas encore. Je serai d'autant plus heureux de la lui présenter, que ses dons sont certains et qu'elle réalise une image remarquable, tour à tour lyrique et dramatique, de son personnage.

Je serai Roméo, comme je le fus déjà aux ballets russes, aux côtés de Karsavina, seulement le Roméo d'aujourd'hui sera tout différent de celui d'hier __ reniant les cérébralités du surréalisme, il tâchera d'évoquer l'immortel amant de Vérone, le héros romantique rêvé par Shakespeare.

SERGE LIFAR
Maître de ballet
1er danseur-étoile du Théâtre national de l'Opéra

…In Comeodia - 16 mai 1942

Point de "décoration" ; pas de décor : un rideau noir seul, relevés - pour découvrir des flambeaux - ou non ; quelque apparition des combattants… Tout éclaire les deux héros et l'éclat de leur cœur.

Pour la création, salle Pleyel à l'été 1942, en pleine occupation allemande, Ludmilla Tchérina, adolescente débutante, créa le rôle de Juliette ; son choréauteur [et partenaire] dansa Roméo.

Juliette
Ludmilla Tchérina, Juliette in Roméo et Juliette - chorégraphie : Serge Lifar
(Photographie : S. Lido)

Juliette
Ludmilla Tchérina, Juliette in Roméo et Juliette - chorégraphie : Serge Lifar
(Photographie : S. Lido)

Dans le numéro de la revue Comeodia du 27 juin, quelques lignes saluent la soirée [de] "gala Serge Lifar" au cours de laquelle fut créé le ballet…

CONCERTS ET RÉCITALS

Donné au profit d'œuvres d'entraide russes, le gala Serge Lifar fut un triomphe. Ses Danses Antiques et son Prélude à L'Après-midi d'Un Faune sont des réalisations exceptionnelles qui projettent sur l'art de Lifar un éclat magnifique. Parmi les attraits de cette soirée, il en est un qui rallia tous les suffrages : le concours d'une jeune danseuse, qui est toute grâce, harmonie, jeunesse et déjà en pleine maîtrise technique, Ludmila Tchérina. Elle fut la digne partenaire de Serge Lifar dans Le Lac des Cygnes et Roméo et Juliette de Tchaïkovsky, c'est tout dire. La participation de l'orchestre de la Société des concerts, dirigé par Jean Fournet, acheva de donner à cette soirée une haute qualité.

Serge Lifar
Serge LIFAR vu par FLORDAVID

Comeodia - 27 juin 1942

Pas de Deux
Serge Lifar et Ludmilla Tchérina in Roméo et Juliette, chorégraphié par Serge Lifar - Salle Pleyel, 1942
CL Louis Sylvestre

Juliette… Rencontre avec [Ethéry] Pagava

Le Pas de Deux fut repris à l'Opéra de Paris et sur d'autres scènes ; des héros qui le dansèrent, les mémoires spectatrices - et l'Histoire de la Danse - se rappellent Yvette Chauviré, Ethéry Pagava, Janine Charrat, Claire Sombert, Milorad Miskovitch, les étoiles de l'Opéra Lycette Darsonval, Liane Daydé, Nina Vyroubova, Michel Renault, Alexandre Kalioujny, Youly Algaroff…

Des souvenirs pêlemêle, dit avec passion : Rencontre avec Ethéry [Juliette] Pagava "admiratrice" de Serge Lifar.

Souvenirs

Aurélie Dauvin : Vous souvenez-vous de votre prise de rôle ?

Ethéry Pagava : J’ai dansé le rôle… Je l’ai créé chez le Marquis de Cuevas, je l’ai dansé là bas… J’avais quinze ans, l’âge de Juliette, ce qui était bien.

Nous avons dansé Roméo et Juliette en Pas de Deux, avec quatre danseurs… Il y avait Raymond Franchetti - qui est devenu le professeur que vous savez -, Pierre Auburtin, Jean Fananas et Roland Cazenave. Comme ils étaient tous les quatre de la même taille, pas très grands, on les appelait les quatre moustiques… Je me rappelle.

J’ai eu plusieurs Roméo, et j’ai dansé le Pas de Deux pour la première fois au Théâtre de l’Alhambra, pour l’ouverture, la Première des Ballets du Marquis de Cuevas à Paris.

Aurélie : Ce Roméo et Juliette, "de" Serge Lifar…

Ethéry : Vous savez l’admiration immense que j’ai pour Serge Lifar… qui a été en quelque sorte à l’instigation - et je me demande s’il l’a vraiment su - que je sois devenue danseuse Etoile à quinze ans.

Aurélie : Ouvrons une parenthèse, voulez-vous, Ethéry : Ce souvenir…

Ethéry : Alors, je reviens rapidement en arrière…

C’est quand il m’a vue danser dans un Pas de Deux réglé par Janine Charrat, à Paris ; j’avais comme partenaire Maurice Béjart d’ailleurs…

Il me téléphone le lendemain, chez Madame Egorova, mon professeur, et il me dit : "Malen’ki, petite - il m’appelait toujours Malen’ki parce qu’il m’avait vue à cinq ans - voilà, tu viens à Monte-Carlo pour remplacer Yvette Chauviré dans Suite en Blanc, parce qu’elle a trop à danser, et tu danseras "La cigarette" et "La flûte"."

C’est là que je suis venue, c’est là qu’Yvette Chauviré m’a fait travaillé, et lui-même et qu’il y avait le Marquis de Cuevas dans la salle ; c’était encore le temps des Ballets de Monte-Carlo… Il a pris la direction de la compagnie et il m’a engagée comme danseuse "Etoile". J’avais onze ans.

Aurélie : Vous interprétez les premiers rôles dans la compagnie dirigée par le Marquis de Cuevas, et bientôt, à Paris donc, celui de Juliette…

Ethéry : J’étais l’Etoile de sa première saison à Paris, et là j’ai pu à nouveau travailler avec Serge Lifar pour son merveilleux Roméo et Juliette sur la musique de Tchaïkovski… Très très belle.

Aurélie : Ce rôle de Juliette ?

Ethéry : D’abord, ce n’était pas un rôle à danser, c’était un rôle à interpréter.

Alors je me réveillais avec Juliette, je m’endormais avec Juliette ; j’y pensais toujours… C’était un rôle d’interprétation magnifique !

Serge Lifar avait cette merveilleuse qualité que nous savons tous, c’est que son ballet, ses ballets ! Et lui-même comme danseurs, étaient très expressifs.

Aurélie : La signature Lifar…

Ethéry : Ce n’était pas la virtuosité… Il y a de beaux danseurs aujourd’hui, malgré tout la virtuosité prédomine au dépend de l’expression, ce supplément d’âme qu’on donne sur scène.

Lifar… La première fois que je l’ai vu danser sur scène : j’avais six ans… C’était dans Giselle. Je me souviens… C’est cela qui m’avait frappée : l’émotion qu’il transmettait au public qui était au bord des larmes… Et ses chorégraphies étaient aussi dans ce sens là… Et Juliette bien sûr…

Aurélie : Et au-delà d’une chorégraphie…

Ethéry : Toute la chorégraphie pour ce ballet était à la fois du néo-classique… mais surtout extrêmement expressive !

Il arrivait à ce summum de l’émotion : à la fin, Roméo et Juliette Mouraient, comme dans la pièce de Shakespeare, mais ils ressuscitaient, et c’est comme s’ils marchaient main dans la main dans le ciel… Et donc ça finissait par une apothéose, et pas dans la mort en fin de compte : l’amour est éternel…

[L’émotion dense d’une scène de danse remémorée… Un long silence ébloui…]

Pas de Deux
Ethéry Pagava et Georges Skibine dansent le Pas de Deux [de] Roméo et Juliette - chorégraphie : Serge Lifar

Aurélie : Juliette… Et Roméo : de vos partenaires ?

Ethéry : Ah, j’ai eu le bonheur d’avoir des partenaires… Après Youli Algaroff, qui était un très beau danseur, je l’ai dansé avec Georges Skibine… Georges Skibine qui était un merveilleux Roméo, très expressif - j’ai fait plus tard avec lui La Somnambule de Balanchine - : on a travaillé ensemble non seulement sur les pas, mais surtout sur l’expression.

Quand j’ai quitté la compagnie du Marquis de Cuevas, je l’ai beaucoup dansé encore avec Milorad Miskovitch. Il a été aussi un Roméo très expressif. Nous avons travaillé le ballet pas par pas, en lui donnant une signification intérieure : chaque pas était - on parlait d’ailleurs… - jamais gratuit, mais exprimait un sentiment.

Aurélie : Avez-vous pu transmettre ce rôle ?

Ethéry : Je l’ai transmis uniquement chez le Marquis de Cuevas où j’avais beaucoup de choses à danser - j’ai dû danser Giselle, Le Lac des Cygnes, tous ces ballets [du répertoire] -… alors on le dansait "à tour de rôle" avec Andréa Forster, qui était dans la compagnie et à qui j’ai pu le transmettre.

J’oublie une petite chose. C’est assez lointain…

Lifar, qui aimait beaucoup mon interprétation, m’avait demandé une fois de venir à l’Opéra…

J’ai reçu un télégramme de Serge Lifar me demandant de venir à l’Opéra pour montrer Juliette à Liane Daydé. Ce n’était pas pour apprendre les pas, mais pour montrer comment j’interprétais… J’étais à la Rotonde, à l’Opéra, j’ai dansé… pour montrer à Liane Daydé.

Ce n’était pas une transmission "pas à pas", mais on reste dans le domaine de la transmission.

Ce serait bien de transmettre ce Roméo et Juliette à des danseurs actuels… Un ballet magnifique ; la musique ! La chorégraphie ! Cette conjugaison entre chaque pas qui avait une signification…

Aurélie : Il a été dansé en 2005 par deux artistes de l’Opéra de Paris… Lors d’un gala.

En tant que spectatrice, vous souvenez-vous ?

Ethéry : J’avais douze ans… Vous le savez, j’ai dansé bien jeune… Avec Roland Petit dans Les Forains et d’autres ballets.

J’avais dansé avec Janine Charrat ; c’était, je crois, un gala à l’Opéra de Paris… J’avais dansé La Licorne avec elle.

J’ai vu, des coulisses, Roméo et Juliette, dansé par…?

[Ethéry essaye de se souvenir…]

Est-ce que c’était Darsonval ou Chauviré …? Je ne sais plus…

Aurélie : Les deux Etoiles l’ont dansé…!

Ethéry : Ce devait être Yvette Chauviré…

Quand j’ai vu cela des coulisses, j’ai dit : "Oh là là ! Ça, c’est le ballet que je rêve de danser !" Je trouvais cela tellement magnifique !

Quand on m’a proposé de danser Roméo et Juliette pour l’ouverture de la saison du Marquis de Cuevas, ça a été un bonheur… !

Avant de l’avoir dansé, j’avais rêvé de le danser…

Merci à vous, Madame Pagava, pour ce moment émerveillé : Pas de Deux par coeur…

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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