La Danse Corps et Graphies - Rencontre avec Ethéry [Juliette] Pagava

ROMÉO ET JULIETTE

MUSIQUE DE TCHAIKOWSKY
BALLET DE SERGE LIFAR
CHORÉAUTEUR : SERGE LIFAR

"Roméo et Juliette" constitue l'une des pages les plus belles de l'oeuvre magnifique de Tchaïkowsky (1840-1893), le plus européen des compositeurs russes, auteur du "Lac des Cygnes", de "Casse-Noisette", de "La Belle au Bois Dormant", qui ont marqué une étape nouvelle dans l'histoire de la musique de ballet.

"Roméo et Juliette" s'intitule ouverture-fantaisie.

Serge Lifar a composé sur la mùsique de Tchaïkowsky une version nouvelle de la tragédie de Shakespeare, réduite à ses éléments essentiels. Il n'y a que deux personnages : Roméo et Juliette. Le ballet comprend quatre épisodes : la rencontre des deux amants à un bal chez Capulet, pleine de ferveur amoureuse, d'une passion contenue, pure, contemplative ; le duel de Roméo avec Tybald ; la scène du balcon où, après une sérénade de Roméo, les deux amants s'oublient dans une longue rêverie plastique ; enfin, la mort : Roméo, croyant Juliette morte, absorbe un poison. Juliette revenue à elle et voyant son amant inanimé se tue avec sa dague. Le rideau tombe sur la vision des amants de Vérone unis dans la mort.

Ainsi le Pas de Deux créé par Serge Lifar - choréauteur et interprète - et Ludmila Tchérina salle Pleiel en 1942 est-il présenté dans le programme de la saison parisienne des Grands Ballets de Monte-Carlo - dirigés par le Marquis de Cuevas - en 1947.

Ethéry Pagava dansait Juliette… Lors d'une Rencontre, vive, elle [re]fait Corps et Graphies l'or de ses souvenirs pêlemêle, dit avec passion.

Souvenirs

Ethéry Pagava
Ethéry Pagava
Photographie extraite du programme de la saison parisienne des Grands Ballets de Monte-Carlo

Aurélie Dauvin : Vous souvenez-vous de votre prise de rôle ?

Ethéry Pagava : J’ai dansé le rôle… Je l’ai créé chez le Marquis de Cuevas, je l’ai dansé là bas… J’avais quinze ans, l’âge de Juliette, ce qui était bien.

Nous avons dansé Roméo et Juliette en Pas de Deux, avec quatre danseurs… Il y avait Raymond Franchetti - qui est devenu le professeur que vous savez -, Pierre Auburtin, Jean Fananas et Roland Cazenave. Comme ils étaient tous les quatre de la même taille, pas très grands, on les appelait les quatre moustiques… Je me rappelle.

J’ai eu plusieurs Roméo, et j’ai dansé le Pas de Deux pour la première fois au Théâtre de l’Alhambra, pour l’ouverture, la Première des Ballets du Marquis de Cuevas à Paris.

Aurélie : Ce Roméo et Juliette, "de" Serge Lifar…

Ethéry : Vous savez l’admiration immense que j’ai pour Serge Lifar… qui a été en quelque sorte à l’instigation - et je me demande s’il l’a vraiment su - que je sois devenue danseuse Etoile à quinze ans.

Aurélie : Ouvrons une parenthèse, voulez-vous, Ethéry : Ce souvenir…

Ethéry : Alors, je reviens rapidement en arrière…

C’est quand il m’a vue danser dans un Pas de Deux réglé par Janine Charrat, à Paris ; j’avais comme partenaire Maurice Béjart d’ailleurs…

Il me téléphone le lendemain, chez Madame Egorova, mon professeur, et il me dit : "Malen’ki, petite - il m’appelait toujours Malen’ki parce qu’il m’avait vue à cinq ans - voilà, tu viens à Monte-Carlo pour remplacer Yvette Chauviré dans Suite en Blanc, parce qu’elle a trop à danser, et tu danseras "La cigarette" et "La flûte"."

C’est là que je suis venue, c’est là qu’Yvette Chauviré m’a fait travaillé, et lui-même et qu’il y avait le Marquis de Cuevas dans la salle ; c’était encore le temps des Ballets de Monte-Carlo… Il a pris la direction de la compagnie et il m’a engagée comme danseuse "Etoile". J’avais onze ans.

Aurélie : Vous interprétez les premiers rôles dans la compagnie dirigée par le Marquis de Cuevas, et bientôt, à Paris donc, celui de Juliette…

Ethéry : J’étais l’Etoile de sa première saison à Paris, et là j’ai pu à nouveau travailler avec Serge Lifar pour son merveilleux Roméo et Juliette sur la musique de Tchaïkovski… Très très belle.

Aurélie : Ce rôle de Juliette ?

Ethéry : D’abord, ce n’était pas un rôle à danser, c’était un rôle à interpréter.

Alors je me réveillais avec Juliette, je m’endormais avec Juliette ; j’y pensais toujours… C’était un rôle d’interprétation magnifique !

Serge Lifar avait cette merveilleuse qualité que nous savons tous, c’est que son ballet, ses ballets ! Et lui-même comme danseurs, étaient très expressifs.

Aurélie : La signature Lifar…

Ethéry : Ce n’était pas la virtuosité… Il y a de beaux danseurs aujourd’hui, malgré tout la virtuosité prédomine au dépend de l’expression, ce supplément d’âme qu’on donne sur scène.

Lifar… La première fois que je l’ai vu danser sur scène : j’avais six ans… C’était dans Giselle. Je me souviens… C’est cela qui m’avait frappée : l’émotion qu’il transmettait au public qui était au bord des larmes… Et ses chorégraphies étaient aussi dans ce sens là… Et Juliette bien sûr…

Aurélie : Et au-delà d’une chorégraphie…

Ethéry : Toute la chorégraphie pour ce ballet était à la fois du néo-classique… mais surtout extrêmement expressive !

Il arrivait à ce summum de l’émotion : à la fin, Roméo et Juliette Mouraient, comme dans la pièce de Shakespeare, mais ils ressuscitaient, et c’est comme s’ils marchaient main dans la main dans le ciel… Et donc ça finissait par une apothéose, et pas dans la mort en fin de compte : l’amour est éternel…

[L’émotion dense d’une scène de danse remémorée… Un long silence ébloui…]

Pas de Deux
Ethéry Pagava et Georges Skibine dansent le Pas de Deux [de] Roméo et Juliette chorégraphié par Serge Lifar

Aurélie : Juliette… Et Roméo : de vos partenaires ?

Ethéry : Ah, j’ai eu le bonheur d’avoir des partenaires… Après Youli Algaroff, qui était un très beau danseur, je l’ai dansé avec Georges Skibine… Georges Skibine qui était un merveilleux Roméo, très expressif - j’ai fait plus tard avec lui La Somnambule de Balanchine - : on a travaillé ensemble non seulement sur les pas, mais surtout sur l’expression.

Quand j’ai quitté la compagnie du Marquis de Cuevas, je l’ai beaucoup dansé encore avec Milorad Miskovitch. Il a été aussi un Roméo très expressif. Nous avons travaillé le ballet pas par pas, en lui donnant une signification intérieure : chaque pas était - on parlait d’ailleurs… - jamais gratuit, mais exprimait un sentiment.

Aurélie : Avez-vous pu transmettre ce rôle ?

Ethéry : Je l’ai transmis uniquement chez le Marquis de Cuevas où j’avais beaucoup de choses à danser - j’ai dû danser Giselle, Le Lac des Cygnes, tous ces ballets [du répertoire] -… alors on le dansait "à tour de rôle" avec Andréa Forster, qui était dans la compagnie et à qui j’ai pu le transmettre.

J’oublie une petite chose. C’est assez lointain…

Lifar, qui aimait beaucoup mon interprétation, m’avait demandé une fois de venir à l’Opéra…

J’ai reçu un télégramme de Serge Lifar me demandant de venir à l’Opéra pour montrer Juliette à Liane Daydé. Ce n’était pas pour apprendre les pas, mais pour montrer comment j’interprétais… J’étais à la Rotonde, à l’Opéra, j’ai dansé… pour montrer à Liane Daydé.

Ce n’était pas une transmission "pas à pas", mais on reste dans le domaine de la transmission.

Ce serait bien de transmettre ce Roméo et Juliette à des danseurs actuels… Un ballet magnifique ; la musique ! La chorégraphie ! Cette conjugaison entre chaque pas qui avait une signification…

Aurélie : Il a été dansé en 2005 par deux artistes de l’Opéra de Paris… Lors d’un gala.

En tant que spectatrice, vous souvenez-vous ?

Ethéry : J’avais douze ans… Vous le savez, j’ai dansé bien jeune… Avec Roland Petit dans Les Forains et d’autres ballets.

J’avais dansé avec Janine Charrat ; c’était, je crois, un gala à l’Opéra de Paris… J’avais dansé La Licorne avec elle.

J’ai vu, des coulisses, Roméo et Juliette, dansé par…?

[Ethéry essaye de se souvenir…]

Est-ce que c’était Darsonval ou Chauviré …? Je ne sais plus…

Aurélie : Les deux Etoiles l’ont dansé…!

Ethéry : Ce devait être Yvette Chauviré…

Quand j’ai vu cela des coulisses, j’ai dit : "Oh là là ! Ça, c’est le ballet que je rêve de danser !" Je trouvais cela tellement magnifique !

Quand on m’a proposé de danser Roméo et Juliette pour l’ouverture de la saison du Marquis de Cuevas, ça a été un bonheur… !

Avant de l’avoir dansé, j’avais rêvé de le danser…

Merci à vous, Madame Pagava, pour ce moment émerveillé : Pas de Deux par coeur...

Aurélie Dauvin © Corps et Graphies

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